N’oubliez jamais : plus l’âme est belle, plus le cœur est doux, plus la proie est délectable.
D’après la mythologie, Silène était un être fabuleux à l’esprit bon et avisé mais au physique difforme. Le nom de ce satyre a été donné à de petites boîtes en bois. Pourquoi ? Parce que ces dernières, bien loin des écrins somptueux et tape-à-l’œil, cachaient en leur sein des joyaux et objets précieux.
Aussi, les grecs de l’Antiquité qualifiaient-ils de silènes les personnes vues comme des trésors cachés. Celles dont le physique ingrat ou banal camouflait une beauté intérieure grandiose. Car l’apparence disgracieuse de la fabuleuse créature dissimulait l’éclat d’un Dieu.
Ce concept rappelle la grandeur de l’âme. Mais plus qu’une évocation, ceci est une mise en garde. Si la bonté du cœur n’est malheureusement pas assez valorisée, elle demeure l’élixir le plus redoutable pour ceux qui, cachés dans l’ombre, brûlent du désir et du besoin ardents de réclamer, de dévorer, de posséder toute forme de lumière.
Maya Evans en a fait les frais. Son acte de compassion ne laissa pas indifférent. Et en conséquence, dans le confinement d’un salon, prise entre les vertiges de la douleur, de l’hypnose et de l’inconscience, elle signa d’un souffle le contrat qui bouleverserait sa réalité
Aussi, ce message est-il destiné à ceux qui auraient trop bon cœur :
Prenez bien garde à ne pas vous faire aimer d’un démon.
Il n’y a pire amour que le leur.
Mon téléphone passa à deux doigts de se faire écraser contre le mur. Ma clémence me perdra ; j’éteignis l’alarme en douceur avant de me recaler sous ma couverture pour me rendormir. C’était sans compter les bruits de la cuisine qui résonnaient déjà à travers la cloison. Ma colocataire n’avait jamais eu aucun mal à se lever le matin. Je la jalousais presque pour ça. J’hésitais entre sortir de mon lit ou y prendre racine quand une odeur de pain au chocolat chaud fit pencher la balance. Mon estomac grogna. Le café devait déjà être prêt. Tant mieux, j’en avais besoin. Je ne pouvais rien faire sans ma caféine matinale.
Je m’extirpai non sans mal de mes draps, mis un soutien-gorge, un pull et un jean au hasard avant d’entrer dans la cuisine. Charlie (Charlotte de son vrai nom) était déjà attablée, comme je m’y attendais, son bol de thé à la main, fraîche comme la rosée du matin.
– Bonjour rayon de soleil, me salua-t-elle gaiement.
Mon grognement lui répondit. Je pris un mug dans le placard et le remplis du liquide chaud qui m’appelait comme un chant de sirènes. Sa douce odeur chatouilla mes narines ; mon cerveau addict s’en délectait déjà.
En me retournant, je fis face à un rictus amusé mais mon amie eut l’élégance de ne piper mot. Je m’avachis sur une chaise, pris un des pains posés sur la table et mordis dedans à pleines dents. En face, la beauté pâle picorait sa nourriture avec grâce. Ses longs cheveux blond vénitien tombaient en cascade sur ses épaules et s’achevaient à la courbure de ses seins. Le teint lumineux, elle semblait avoir dormi pendant des jours. Le tableau que je lui renvoyais devait être aux antipodes. Si je ne les coiffais pas, mes cheveux bruns avaient une affreuse tendance à ressembler à un nid d’oiseau. Quant à ma peau blanchâtre, elle aurait pu avoir quelques touches dorées mais Londres ne se voulait pas d’une grande aide pour activer ma mélanine.
– Tu as bien dormi ? me demanda-t-elle alors que je buvais mon café avec joie.
La première gorgée était toujours la meilleure.
– Bof… Des serpents. Il faut vraiment qu’on arrête les films d’horreur !
Elle m’adressa un petit sourire, sachant parfaitement que j’avais une peur bleue de cet animal depuis la morsure de l’un d’entre eux pendant mon enfance.
– Qu’as-tu prévu aujourd’hui ? enchaîna-t-elle.
– Je dois finir la couverture du livre Le Pacte Ensanglanté et préparer deux nouveaux visuels pour une campagne de boisson.
Après des études à l’Université des Arts de Londres, je m’étais lancée dans l’illustration en freelance. L’agence avec laquelle je travaillais me permettait de subvenir en partie à mes besoins. La capitale était chère. Bethnal Green n’était pas le quartier le plus coté mais sa proximité avec le centre-ville lui offrait un sacré avantage. Sauf que plus le positionnement se voulait intéressant, moins les loyers l’étaient. Je devais donc travailler dans un pub certains jours pour arrondir mes fins de mois.
– Je suis sûre qu’ils vont aimer. L’image est superbe, me rassura-t-elle. Ne m’attends pas pour manger ce soir, je serai à la bibliothèque pour un projet de groupe. On ira sûrement dîner dehors après. Tu peux nous rejoindre si tu veux.
Charlie étudiait la médecine et passait sa vie à la bibliothèque. Un jour, on allait sérieusement y retrouver son squelette.
– Je ne sais pas. Je verrai si j’ai fini mon travail. Merci.
– Je t’en prie, dit-elle en se levant. Passe une bonne journée.
– Toi aussi.
Elle m’embrassa sur la joue avant de s’éclipser. Elle savait que je n’étais jamais très loquace avant 9H00. J’adorais ma colocataire et son empathie naturelle. Elle s’adaptait parfaitement aux gens et vivre avec elle me semblait d’une facilité déconcertante. Après trois ans ensemble, je la considérais comme la sœur que je n’avais jamais eue.
Je finis de me préparer, mis mon ordinateur dans un sac et sortis de l’appartement. Il faisait frais et pleuviotait déjà. Temps habituel pour le mois de mars. J’adorais Londres, je détestais sa météo. Mais comme on ne peut pas tout avoir dans la vie, j’avais accepté l’idée de côtoyer la grisaille anglaise plus que de raison. On dit qu’avec le temps on s’habitue à tout. Il faut croire que c’est véridique car il m’arrivait même – incroyable ! – de trouver ces tons brumeux réconfortants.
J’ajustai mon manteau – plus pour me protéger du désagrément des gouttes que par peur d’attraper froid – puis me dirigeai vers un café dans le coin. Du plus loin que je m’en souvienne, mon organisme se défendait bien face aux maladies. La dernière fois que j’avais vécu quelque chose de grave remontait à mes huit ans : lors de ma fameuse morsure de serpent. Je ne me rappelle guère les moments qui ont suivi son attaque ou mon séjour à l’hôpital. Pendant trois semaines, mon esprit avait vogué à travers des rêves étranges dont seules quelques vagues réminiscences persistaient : celles d’une forêt dense et d’une rivière de lumière, tapies dans un coin très éloigné de ma conscience. À mon avis, le poison m’avait fait planer à trois mille. Ce fut un miracle qu’il ne m’ait pas tuée. Encore plus miraculeux, à mon réveil, j’étais au meilleur de ma forme.
Je réprimai un spasme à ce souvenir quand mon téléphone sonna.
– Bonjour mamie !
– Bonjour ma chérie. Est-ce que tu viens toujours manger à la maison samedi midi ?
Ma grand-mère Agathe : un petit bout de femme à l’esprit vif et à la volonté de fer. Après avoir quitté la maison de mes grands-parents maternels pour Londres, je m’étais rapprochée d’elle. Un vrai rayon de soleil ! À se demander comment elle avait réussi à garder sa joie de vivre malgré ses pertes. Un cancer avait emporté son seul enfant – mon père – quand j’étais petite. Je n’en gardais que peu de souvenirs. Quant à mon grand-père, il nous avait quittés il y a quelques années. Cependant, elle avait su faire son deuil en croyant dur comme fer qu’elle les retrouverait prochainement et qu’en attendant, ils continuaient de veiller sur nous.
– Oui, bien entendu. Tu veux que j’apporte quelque chose ?
– Bien sûr que non, tu sais que je n’ai besoin de rien !
En effet, mais elle raffolait des gâteaux pour le thé qu’elle engloutissait devant ses séries à l’eau de rose. Note à moi-même : penser à en racheter avant le week-end prochain.
– Je voudrais te présenter ma nouvelle voisine. Elle vient d’arriver. Je l’ai invitée à manger pour que vous puissiez faire connaissance. Elle ne connaît personne, tu comprends.
– Oui bien sûr, je serais heureuse de la rencontrer.
Ma grand-mère vivant à une heure d’ici, je préférais bien m’entendre avec toute personne susceptible de l’aider pendant mon absence.
– Tu verras, elle est très gentille. A bientôt alors ma puce.
– À bientôt, mamie. Bisous.
Je raccrochai et entrai dans un de mes cafés habituels. Je fus accueillie par une serveuse derrière un comptoir qui me demanda ce que je désirais.
– Bonjour, la saluai-je en me grattant le poignet, les yeux tournés vers le tableau des boissons. Pourrais-je avoir un chai latte, lait régulier, à consommer sur place, s’il vous plaît ?
– Ça vient tout de suite.
Perdue dans mes pensées, je pris ma commande mais elle retint son mouvement au moment où je l’attrapais. En levant les yeux vers elle, la noirceur anormalement grande de ses pupilles me cloua sur place. Elle s’étalait presque sur l’ensemble de son regard et semblaient pouvoir m’aspirer comme dans un trou noir.
– Mer…merci, bégayai-je en tirant un peu plus sur mon plateau.
Portait-elle des lentilles de contact ?
L’une des raisons qui me faisaient tant aimer Londres était sa libre expression des styles. Malgré mon ouverture d’esprit, le mien, en revanche, reflétait souvent une certaine sobriété. Un pull clair et doux faisait l’affaire. Tout comme un jean confort. De temps en temps, une robe moulante pour mettre en avant ma taille fine et mon fessier rebondi. Je pourrais porter des talons pour relever mon 1m68 mais c’était beaucoup trop me demander.
Je me maquillais peu : quelques touches de mascara pour intensifier mes yeux verts et un baume coloré pour hydrater ma bouche en cœur. Un brushing pour sécher ma chevelure qui tombait en dessous de mes épaules. L’effort me paraissait déjà suprême. Mais cela me permettait de me fondre dans la masse. Passer sous les radars. Je perdais toute forme de cohérence lorsque je me retrouvais dans la ligne de mire d’inconnus.
Plus que ravie de me soustraire aux attentions de la serveuse, je m’installai à une table dans le fond de la salle et entrepris d’avancer sur mes créations. Les heures défilèrent rapidement et vers la fin de l’après-midi, mon illustration se finalisait enfin. J’en étais à redéfinir les lignes de mon dessin quand l’intérieur de mon poignet gauche se réchauffa. Cela devenait de plus en plus fréquent ces derniers temps.
Mon poignet était la seule preuve qui pouvait attester de l’attaque que j’avais subie enfant. Deux cicatrices blanches liées à la morsure décoloraient toujours ma peau. En pestant, j’arrêtai mon activité et entrepris de masser la partie chauffée. Depuis quelque temps, autour des cicatrices était apparue une marque violacée, aussi grande qu’un bleu. Mes veines en-dessous s’assombrissaient de manière anormale. Selon les résultats de ma prise de sang, nulle raison de s’inquiéter. Pourtant, je n’étais pas tranquillisée. Je n’avais pas envie de faire une réaction allergique quinze ans après mon infection. Merci bien du cadeau !
Je continuais de la frotter quand les poils de ma nuque se hérissèrent. Ce n’était pas la première fois que j’avais cette sensation. Celle d’être observée par un prédateur. Celle de me sentir comme une proie au pied du mur. La tête toujours baissée en direction de mon poignet, je levai à peine les yeux pour entrapercevoir mon environnement. Le café était presque vide. À ma droite, deux jeunes étudiants discutaient d’un projet. Un peu plus loin une femme plutôt sophistiquée, environ la quarantaine, buvait son thé en lisant. À ma gauche, une jeune fille focalisait son attention sur son ordinateur, me rappelant à mon bon devoir. J’allais me reconcentrer sur le mien quand je le vis.
Installé discrètement dans un coin éloigné de la salle, assis gracieusement sur la banquette tel un dandy moderne, les mains croisées sur une table vide, cet homme s’imposait avec une prestance sans pareille. Pourtant, personne ne semblait lui prêter la moindre attention. Comment était-ce possible ? Comment avais-je fait pour ne pas me rendre compte plus tôt de sa présence ? Un vrai mystère.
Sa posture, bien que détendue, démontrait une certaine assurance. En m’attardant sur les détails de ses traits, je n’aurais pu, malgré toute la bonne volonté du monde, détacher mon regard de sa personne ou dénigrer son physique. Sa chevelure épaisse aux reflets blonds s’étalait en mèches sauvages autour de son visage. Celui-ci était un grâcieux équilibre de virilité et de traits nobles : un nez fin, des pommettes hautes, des lèvres joliment dessinées, un teint légèrement hâlé. Je le qualifierais de statue de David, œuvre suprême d’un Michel-Ange en pleine illumination. Ou d’un dangereux portrait d’un Dorian Gray à la splendeur redoutable et dont la véritable nature m’était encore camouflée.
Il portait un haut sombre qui épousait les formes de sa carrure d’athlète et un pantalon couleur ardoise qui habillait des jambes aux longueurs interminables. Malgré un tel niveau de magnétisme, ce qui me perturbait le plus n’était pas sa beauté presque dérangeante. Je me pétrifiais face à l’aura sombre, sauvage, dangereusement primitive qui se dégageait de lui. Comme si sous cette enveloppe de chair aux allures élégantes et raffinées couvait une créature maléfique. Et l’impitoyable tentait tant bien que mal de camoufler sa présence. Malheureusement, et impossible de savoir comment j’en étais capable, je pouvais sentir les ondes de sa puissance ramper à travers la pièce.
En redirigeant mon attention vers son visage, je tombai sur des yeux inquisiteurs qui me cajolaient d’une domination bienveillante. D’où je me trouvais, il m’était difficile d’apercevoir leur couleur mais leur terrifiante intensité me donnait des sueurs froides. Bien que tout dans sa posture et son regard se voulait calme et docile, son attention m’angoissait. Non seulement parce que je n’aimais guère être épiée mais également parce que je pouvais ressentir physiquement la caresse de son intérêt. Des picotements parcoururent ma peau et je résistai à la tentation de croiser les bras sur ma poitrine dans une tentative vaine de protection. Je fronçai les sourcils et lui jetai un regard glacial qui révélait mon désagrément. Je préférais éviter de lui montrer ma peur. Bien qu’éloignée, je ne pus louper le petit sourire mutin qu’il m’adressa et qui pourtant me parut sinistre.
J’hésitai entre nier tout bonnement son existence ou me lever pour aller lui expliquer ma manière de penser. Personne ne lui avait donc jamais appris qu’il était impoli de dévisager les gens ? Non ? Et bien, il fallait une première fois à tout. Après quelques secondes de réflexion, je choisis l’option qui me parut la plus adéquate : à savoir la fuite. Je ne désirais aucunement interagir avec des inconnus qui me dévisageaient. Parler, même pour envoyer valser quelqu’un, revenait à rendre le rapprochement d’autant plus important. Et déjà, sa présence me mettait sur les nerfs. Pas besoin d’en rajouter une couche.
Claquant d’un coup sec mon ordinateur, je me levai, rangeai mes affaires aussi vite que possible et partis sans demander mon reste. Je fis de mon mieux pour le snober. Ma tentative était risible, j’en avais bien conscience. Elle tomba à l’eau lorsqu’en passant devant lui, j’entendis un rire étouffé.
Ce type me mettait sous tension. Sa présence faisait remonter des frissons dans toute ma colonne vertébrale. Des sensations étranges que je n’arrivais pas à expliquer. J’avais peur. Peur de sombrer comme ma mère. Peut-être avait-elle raison à mon sujet.
– Mademoiselle, attention !
– Oh pardon !
Perdue dans mes souvenirs, je me rendis compte trop tard que je percutais quelqu’un. Une dame âgée, plutôt chétive, habillée d’un long manteau vert pâle et d’un châle violet, les cheveux gris-blanc en pagaille attachés négligemment en un chignon. Elle me dévisageait de ses grands yeux bleus. Son visage doux bien que très ridé m’adressait un sourire bienveillant.
– Je suis navrée.
Ses achats renversés jonchaient le sol. Je me baissai pour remettre les oranges disséminées dans son sac rempli à ras bord de produits alimentaires et en profitai pour masser ma marque qui s’échauffait de plus en plus.
– Je ne vous ai pas vue.
– Ce n’est pas bien grave, Mademoiselle. Je suis moi-même une grande rêveuse.
Je me relevai, son sac à la main, et lui tendis.
– Ça va aller pour porter vos courses ? Elles sont plutôt lourdes.
– Oui, c’est vrai ! Je voulais préparer un goûter pour mes petits-enfants mais j’ai été trop gourmande. Peut-être pouvez-vous m’aider ? J’habite à quelques rues d’ici.
Comment dire non à une dame âgée et en détresse ? Je ne pouvais pas. Elle me guida jusqu’à son appartement et se mit, bien entendu, à vouloir faire la conversation.
– Quel est votre prénom Mademoiselle, si je peux me permettre ?
– Maya.
– Enchantée. Je m’appelle Liliane. Il me semble vous avoir déjà croisée dans les environs. Où travaillez-vous ?
– Dans un pub non loin d’ici.
J’essayai d’être le plus vague possible, ne voulant pas donner trop de détails sur ma vie privée.
– La Taverne ?
– Comment le savez-vous ? hoquetai-je en me tournant vers elle.
– Je pensais bien vous reconnaître. L’un de mes petits-fils m’y emmène de temps en temps. Le plus âgé. Un beau garçon et très bien éduqué. Vous lui plaisez. Êtes-vous avec quelqu’un ?
– Non.
– Et bien, je serais ravie de vous le présenter ! Vous devriez venir à la maison et faire connaissance. Il est très charmant, extrêmement intelligent, il gagne bien sa vie et…
Je la laissais s’extasier sur les qualités de sa descendance tout en me demandant comment j’allais pouvoir l’éconduire en douceur quand nous arrivâmes finalement devant la porte d’un vieux bâtiment : un immeuble banal recouvert de briques marrons, comme tous ceux du quartier. Postée devant la porte d’entrée, je voulus lui rendre son sac mais elle m’arrêta.
– Je n’ai pas d’ascenseur. Voulez-vous bien m’aider à le monter, s’il vous plaît ?
Elle ouvrit la porte et me regarda en silence, l’espoir débordant par les pores. Au point où j’en étais…
Je lui emboîtai le pas et montai les escaliers jusqu’au troisième étage. Arrivée devant le palier, je déposai doucement le sachet au sol, contente d’être enfin arrivée. Entre son sac de courses et celui de mon ordinateur, je commençai également à me sentir vaciller. Je n’étais pas la fille la plus musclée du monde. Bien au contraire. Lorsque mes amis me traînaient de force à la salle de sport, j’en ressortais toujours à moitié morte, le corps courbaturé de toutes parts, avec l’affreuse envie de régurgiter mon plat de la journée.
– Merci infiniment mademoiselle. Heureusement qu’il y a encore des jeunes gens aimables comme vous ! Permettez-moi de vous offrir une tasse de thé pour vous remercier.
– Non merci Madame, ce n’est pas la peine.
– J’insiste !
– Je n’ai pas pour habitude de rentrer chez les gens que je ne connais pas.
– Et c’est très bien, me félicita-t-elle en me tapotant le bras de sa main fripée. On ne sait jamais sur qui on peut tomber. Il faut savoir être prudent de nos jours, surtout nous les femmes. De mon temps, il n’y avait pas autant de voyous.
J’acquiesçai pour lui faire plaisir. Je ne pensais pas qu’il y avait plus de « voyous » de nos jours, juste plus d’accès à l’information. Chaque génération voyait souvent la suivante comme décadente. Ça ne datait pas d’hier. Déjà le philosophe Platon avait fait référence à une jeunesse de l’époque mal élevée et irrespectueuse. Comme quoi, vingt-six siècles plus tard, rien n’avait bougé, surtout pas les idées reçues. Dans ces cas-là, j’avais pour habitude d’acquiescer plutôt que de partir en croisade à coups d’argumentaires dont la finalité serait stérile.
J’allais repartir mais elle me retint par la manche.
– S’il vous plaît. Je n’ai pas souvent de la compagnie. Vous savez, quand nous devenons vieux, plus personne ne nous porte attention. Je peux me sentir si seule des fois !
Ses yeux de cocker m’amadouèrent si facilement…
– D’accord, d’accord. Juste une tasse de thé alors.
– Oui parfait, s’extasia-t-elle ravie comme un enfant devant ses cadeaux de Noël, je ne prendrai pas trop de votre temps.
Elle récupéra son sac de courses, me laissa entrer et referma la porte derrière elle, puis me guida jusqu’à un petit salon. Une forte odeur d’encens envahit mes narines ; je me grattai discrètement le nez avant de prendre place sur l’un des vieux canapés. Un second me faisait face, séparé par une table basse.
Mon hôte me quitta pour ce que j’imaginais être la cuisine et j’en profitai pour observer mon environnement.
À ma droite, de longues fenêtres horizontales placées à mi-hauteur et cachées par des voilages laissaient passer la faible luminosité du jour, donnant à la pièce une atmosphère tamisée. Sous les fenêtres, un meuble-bibliothèque poussiéreux et rempli à ras bord de vieux livres, de vinyles et de bibelots en tous genres s’étalait le long du mur. Dans le coin, une plante asséchée tentait de récupérer les maigres rayons du soleil qui réussissaient à s’infiltrer. Le mur qui permettait le passage vers le couloir de l’entrée était rempli de photos en noir et blanc. Je pouvais y voir quelques paysages ou encore des portraits de personnes de tous âges.
L’image qui attira le plus mon attention fut celle d’une dame de dos, des cheveux retombant jusqu’aux hanches, se brossant devant un miroir. Une marque blanche détruisait le rendu, la photo avait été abîmée au niveau du reflet de son visage. Plus je la regardais, plus un picotement se propageait, comme un léger bourdonnement dans mes oreilles.
– Elle est belle, n’est-ce pas ?
– Pardon ?
Un plateau à thé à la main, mon hôte me contemplait depuis l’ouverture du salon. Le couloir derrière elle étant plutôt opaque, la faible lumière qui s’infiltrait par mon côté donnait à ma vision des nuances en clair-obscur.
– La photo. Un beau portrait de ma jeunesse, m’avoua-t-elle de sa voix guillerette avant de déposer le plateau sur la table. Je brisais de nombreux cœurs en ce temps-là.
Elle prit sa théière en céramique à fleurs – très anglais – et remplit les deux tasses rose pâle posées sur des soucoupes. Le thé semblait assez gris. Était-ce un Darjeeling ? Un Earl Grey ? Un Yorkshire Tea ? Aucune idée. De toute manière, je n’ai jamais su faire la différence. Elle y ajouta un peu de lait comme toute bonne anglaise qui se respecte, puis me proposa du sucre que je refusai avant de prendre la tasse et la soucoupe qu’elle me tendait.
– Merci beaucoup.
À son tour assise sur le canapé opposé, elle prit son thé et m’étudia scrupuleusement pendant un long moment. Ses yeux clairs paraissaient plus grands et brillants qu’à l’extérieur. Fait qui me parut étrange. Ils me sondaient avec soin, au point que cela commençait à devenir gênant. Était-elle perdue dans ses pensées ? Attendait-elle que je prenne les devants de la conversation ? Le silence qui aurait pu être reposant commença doucement à m’oppresser. Au bout de quelques minutes, je me décidai à parler de la pluie et du beau temps pour briser cette atmosphère dérangeante mais elle me devança.
– Plutôt déprimant le temps d’aujourd’hui, n’est-ce pas ?
– Oui ! Oui… en effet.
Je me détendis légèrement et bus une gorgée de ma boisson. Je retins de justesse une grimace ; elle était épouvantable.
– C’est dommage. J’aurais bien aimé qu’il fasse beau. Je serais allée au cimetière voir ma défunte mère. Je l’aimais tant.
Mon attention se porta sur ma cuillère que je faisais tourner dans ma tasse. Cette mixture était sacrément visqueuse. Elle prenait la couleur du thé non fini et abandonné pendant plusieurs jours, voire plusieurs décennies.
– Et vous Maya ? Qu’en est-il de votre mère ?
– Heu…, je reportai mon intérêt sur Laliane. (Ou était-ce Liliane ? Je n’ai jamais eu une bonne mémoire des noms.) Nous ne nous voyons plus vraiment.
– Oh c’est bien dommage. Pourquoi ?
– Elle est loin.
Elle est folle. Je n’aimais pas particulièrement m’attarder sur ma relation avec ma mère. Cette dernière se trouvait enfermée dans un asile psychiatrique depuis mes dix ans, âge pendant lequel elle avait tenté de mettre fin à mes jours en me noyant dans mon bain. Soi-disant que j’avais été marquée par le démon et qu’il fallait m’achever avant qu’il ne vienne réclamer mon âme.
– La distance et le temps ne brisent pas les liens si facilement, vous pouvez me croire.
– Nous n’avons plus de lien, avouai-je en portant ma tasse à ma bouche.
Je voulais la finir rapidement pour pouvoir prendre congé.
– La pauvre Cassandre que personne ne prend en considération, se lamenta-t-elle alors, faussement affectée. Si cela peut vous rassurer, elle s’inquiète beaucoup pour vous.
J’en recrachai le thé qui passa presque dans mon nez.
– Comment connaissez-vous le nom de ma mère ? demandai-je d’une voix blanche après avoir contenu ma toux.
– Elle vous a pleurée énormément, la douce enfant.
– Mais bien sûr…
J’avais susurré mon indignation si faiblement que je fus surprise qu’elle l’ait entendue. Elle avait une sacrée ouïe ! Qui l’aurait cru pour une femme de son âge.
– Oh croyez-moi, elle souffre et s’en veut d’avoir attenté à vos jours, m’informa-t-elle tranquillement. Si cela peut vous rassurer, ce n’était pas entièrement de sa faute.
Elle me parlait comme si elle évoquait un souvenir banal et non une des atrocités de mon enfance. Atrocité qu’elle ne devrait nullement connaître d’ailleurs ! Comment, par tous les diables, savait-elle donc pour ma mère ? Ou pour ce qu’elle m’avait fait subir ?
– Nous vous avons cherchée pendant longtemps, vos traces ont été camouflées avec soin. Un beau travail !
– Par…Pardon ? Comment ça ?
La panique me prenait au ventre. Elle s’accompagnait de sueurs sur mes tempes et de vertiges.
– Nous savions qu’il vous avait infectée mais le coquin est resté si loin de vous pendant toutes ces années qu’il nous a été très difficile de retrouver le marquage du lien. Nullement étonnant, les Hémériens ne sont pas partageurs pour un sou.
Les Hémériens ? Je ne comprenais rien. Et je n’étais pas sûre de vouloir comprendre. Il était temps de s’éclipser illico presto.
– Nous vous aurions dévorée plus tôt sinon…, me sourit-elle de toutes ses dents.
N’étaient-elles pas plus longues qu’avant ? Elles me semblaient plus pointues et bien plus luisantes.
Je reposai la tasse sur la table et me levai promptement.
– Cela nous aurait bien été utile pour le tenir en joue. Un Hémérien sous notre domination est une arme très appréciable.
Mais que racontait-elle ?
– Nom de Dieu, de quoi parlez-vous ? Qu’est-ce qu’un Hémérien d’abord ?
– Un démon de classe supérieure, répondit-elle d’une tonalité un peu plus rauque et sérieuse. Ils ont besoin d’imprégner une âme humaine pour regagner les landes célestes. Le serpent a misé sur vous. Je dois lui accorder qu’il a bon goût.
Elle inspira fortement en fermant les yeux.
– Vous êtes à croquer.
Je devins livide.
– Je ne comprends rien à ce que vous dites, m’énervai-je en me penchant pour récupérer mon sac.
– Ça, ma mignonne, je m’en doute, m’affirma-t-elle d’une manière lugubre.
Sa voix venait de prendre un virage à 180°. De fluette, elle était maintenant profonde et grinçante. Je relevai la tête pour tomber sur un visage anormalement blafard. Deux billes brillantes avaient remplacé ses yeux bleu clair. Elles me fixaient calmement, me faisant presque vaciller de surprise. Mais le pire… mon Dieu, le pire se matérialisait indéniablement par son sourire : un rictus si étiré qu’il vous donnait froid dans le dos. La frayeur qui s’empara de moi me figea sur place.
Pendant quelques secondes – ou une éternité, pour ce que j’en savais – aucune de nous ne bougea. Jusqu’à ce que son affreuse moue s’étire un peu plus sur une armée de dents en scie.
Je me propulsai à travers le couloir et me jetai sur la porte d’entrée. Il fallait à tout prix que je fuie cette – cette quoi au juste ? Cette femme possédée ? Ça n’avait aucun sens, bordel ! La porte était fermée à clef. Elle trembla sous mon déchainement de coups mais ne céda pas.
– Pas si vite mon agneau, nous n’en avons pas fini avec toi.
Cette voix sinistre provoqua des frissons jusque dans ma moelle épinière. Tendue comme un ressort, je pivotai lentement.
Accoudée à l’embrasure de la porte du salon, la vieille dame avait poussé au point d’atteindre les 1m80 et se tenait immobile, me lorgnant avec avidité. Comme un animal qui se délecterait d’une proie prise au piège. Elle ressemblait de moins en moins à une dame d’ailleurs. Cet être, ni vraiment homme, ni vraiment femme, chétif et griffus, étira encore plus sa gueule et me donna une parfaite vue sur une rangée de crocs acérés. Mon sang se figea à nouveau.
L’instant d’après, elle me sautait dessus. Prise d’une panique hystérique, je me jetai dans le couloir, la créature à mes trousses, et rentrai dans la première salle ouverte que je pouvais atteindre. Sa tête buta avec force contre la porte au moment où je la claquai. La verrouillant en quatrième vitesse, je jetai finalement un coup d’œil dans la pièce. J’avais fini dans la salle de bain.
Les secousses contre le bois se transformèrent en séismes, me faisant reculer et percuter l’évier. Ma main sur le cœur, j’essayai de calmer ma respiration erratique. La porte commença à grincer sous les coups de griffes de la bête. Le bruit infâme agressa mes oreilles.
– Ouvre-moi Maya, ordonna la voix de son ignoble timbre d’outre-tombe.
Mon regard se posa dans toutes les directions à la recherche d’une solution. Il y avait sur le mur de droite une fenêtre assez large pour faire sortir un chat. Aucune utilité.
Les tremblements de la porte devinrent plus violents. J’eus peur qu’elle ne la fasse sortir de ses gonds. Purée, c’était quoi cette chose ? J’ouvris en vitesse tous les placards dans l’optique de trouver de quoi me défendre. Les secousses s’intensifièrent, créant un tambourinement dans toute la pièce. La porte se déboitait de plus en plus. Mon cœur battait si vite que je crus qu’il allait sortir de ma poitrine. Il fallait trouver quelque chose. N’importe quoi !
– Mayaaa, la voix monta en puissance.
Des cotons, des cotons-tiges, des couches culottes, des serviettes éponges…
– MAYA !
La porte craqua. Une entaille verticale s’étala sur la hauteur.
…Du savon, un sèche-cheveux…
– Petite merdeuse, ouvre cette porte !
Un fer à friser ! Je le branchai et priai pour qu’il chauffe au plus vite. Je tenais l’appareil caché derrière mon dos en attendant que mon piètre bouclier s’effondre. Ce qui n’allait pas tarder vu la violence des coups.
Comme attendu, ce dernier se brisa en deux sous la puissance de l’attaque et la chose laissa entrevoir un œil vitreux par l’imposante faille. Le coup suivant fut le dernier : la porte s’effondra complètement et mon assaillant se jeta sur moi, toutes griffes dehors. Je rabattis immédiatement mon bras en avant, le fer à la main, et le collai de toutes mes forces contre son visage boursoufflé et croûteux, presque non reconnaissable. La bête hurla tandis que le fer lui brûlait la peau.
Je profitai de son instant d’inattention pour m’élancer dans le couloir, cette fois en direction du salon, effectuer un sprint à travers l’appartement et me jeter sur la fenêtre. Je pouvais entendre la créature sur mes talons.
J’escaladai le meuble étagère en éjectant tous les bibelots et les livres qui se trouvaient sur mon passage. À genoux sur le dernier niveau, j’ouvris la vitre. À l’extérieur, l’appartement du dessous avait une petite terrasse. Il suffisait que je saute d’un étage. Sans réfléchir je m’élançai en avant mais je fus coupée dans mon élan et ramenée de force à l’intérieur par une prise à la cheville. La violence du mouvement fut telle que je perdis l’équilibre, mes genoux et bras râpèrent le bois et ma tête cogna durement le sol dans un bruit sec, me laissant étourdie. Je fermai les yeux pour calmer mes vertiges alors que je sentais un liquide moite se propager sur mon visage.
– Toi ! Je vais te démembrer vivante ! beugla la chose en me retournant et me clouant le dos au sol.
Elle enfonça ses griffes dans mes avant-bras, me faisant crier de douleur. Cela eut le mérite de me sortir de ma torpeur et de me reconnecter avec la réalité. J’ouvris les paupières pour tomber sur le visage enragé de cette créature. Elle était sur moi, m’empêchant de me relever. Le fer avait bien meurtri sa chair putride. Mais bordel, qu’est-ce qui m’arrivait ? Était-ce l’un de mes rêves ? Une nouvelle hallucination ? Parce qu’il était grand temps de se réveiller !
Une douleur lancinante brûla ma joue et un bruit violent s’infiltra dans mes oreilles avant de me rendre compte que ce monstre venait de me gifler. Ma tête percuta encore le sol, me laissant d’autant plus assommée.
Rapidement, je sentis une nouvelle souffrance, atroce, déchirante, dans le cou. Le hurlement que j’émis fut si violent que je fus impressionnée par ma propre force vocale. Il me fallut un moment pour me défaire de l’intensité cuisante de la peine qui me ravageait et me rendre compte que cette horreur me mordait jusqu’au sang. Je commençai à délirer, à sombrer dans les vapes. Ce monstre m’arrachait presque la carotide, ses griffes se plantaient de plus en plus dans ma chair. La douleur me submergeait par vagues, m’accompagnant aux portes de la folie. C’était intenable. Je ne désirais plus que me laisser aller à la torpeur bienveillante qui m’accueillait. Il fallait juste que je me concentre sur quelque chose de beau, de bien. Quitte à sombrer, autant s’attacher à des images jolies : les moments heureux de mon enfance, le soleil qui caressait mon visage, mes longueurs dans la mer, l’odeur iodée de l’eau, le doux son des vagues qui me léchaient les pieds.
Je pouvais presque les entendre.
J’entendais du bruit, indéniablement. Cela ne ressemblait pas à des vagues mais plutôt à un coup qui résonnait sur une surface dure. Ma conscience lâchait prise, tout devenait flou. Je touchais enfin du doigt le repos quand un rugissement de fureur explosa à travers la pièce. Si je n’avais pas été aussi près du malaise, j’en aurais tremblé de la tête aux pieds. L’instant d’après, le poids sur ma poitrine se retira violemment, tout comme la morsure dans ma nuque.
J’ouvris difficilement les yeux ; ma vision était assez confuse, envahie de taches noires. Des mouvements rapides me laissaient deviner une bataille entre mon assaillant et un autre être.
Puis la bête fut écrasée contre le mur de photos, la plupart tombèrent au sol et s’éclatèrent dans un fracas de verres. Prise au cou, elle fut soulevée d’une main, comme si elle ne pesait que le poids d’une plume, pour se retrouver étranglée contre la surface plane. Je ne voyais que le dos de son attaquant. Un homme grand à la chevelure claire et à la carrure élancée – presque féline – qui me rappelait vaguement ma rencontre dans le café. Un peu plus tôt en mouvement, il s’était transformé en statue alors qu’il asphyxiait le monstre de sa poigne impitoyable.
La créature strangulée, quant à elle, devenait de plus en plus bleue, à bout de souffle. Elle tentait tant bien que mal de repousser de ses griffes le bras qui la maintenait en l’air mais ses efforts demeuraient vains. Ses jambes et pieds se débattaient dans le vide, essayant de cogner son attaquant sans succès. Je pus assister à la lente, très lente, mort par suffocation de l’être qui m’avait attaquée un peu plus tôt. Plus la vieille s’approchait de la mort, plus elle reprenait forme humaine. Quand son dernier souffle s’échappa, tout son être se relaxa telle une poupée de chiffon. Alors il la jeta sans aucun ménagement de l’autre côté de la pièce. Mes yeux suivirent son corps, redevenu celui d’une femme, s’effondrer contre le mur derrière le canapé pour retomber inerte sur le sofa.
Entre-temps l’homme – c’était bien celui du café – s’était allongé à ma droite, reposant son poids sur son avant-bras, le corps tourné dans ma direction. La fraîcheur d’une forêt après une soirée d’orage remplit mes poumons. Des arômes d’agrumes et de poivre noir remontèrent également à la surface. Ces tonalités boisées, minérales, presque aphrodisiaques, me rendirent groggy. Déjà que je n’étais pas au meilleur de ma forme…
Son bras allongé derrière ma tête, il laissa sa main se perdre dans mes cheveux. Les doigts de son autre main effleurèrent mon cou alors qu’il analysait ma plaie. Il esquissa une grimace et commença à caresser tendrement ma chevelure dans ce que j’imaginais être une tentative pour me rassurer.
– Tu as perdu beaucoup de sang, Maya, affirma-t-il d’une voix douce. Tu vas mourir.
Pas très rassurant. Mais perdue dans mes délires, la seule pensée qui me vint était une interrogation : comment connaissait-il mon nom ?
Mon sauveur plongea son regard dans le mien. Enfin, je pouvais admirer ses yeux : d’un argent lumineux, dangereusement calmes. Si je n’avais pas déjà été à terre, leur tendresse cachée sous une armada de cils m’aurait fait chavirer.
– Parce que nous nous connaissons depuis un long moment.
Avais-je parlé tout haut sans m’en rendre compte ? Ou cet Apollon lisait dans mes pensées ? De toute manière, au point où j’en étais… une folie de plus ou de moins.
La finesse de ses traits m’était d’autant plus visible maintenant qu’il se penchait à quelques centimètres de mon visage. Cela ne dénaturait pas la grâce virile qui le caractérisait. Je jetai un coup d’œil sur sa carrure qui me paraissait encore plus impressionnante de près. Mais elle ne valait rien en comparaison de la force dévastatrice enfermée dans cet être qui ne demandait qu’à sortir. Je pouvais sentir ses ondes me traverser par vagues.
Ma journée avait beau être une suite sans fin d’événements dérangeants, voire désastreux, elle se finissait plutôt agréablement. Bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui m’arrivait. Je devenais folle, comme ma mère. Je m’en moquais. Mon corps s’engourdissait et la douleur disparaissait.
Je flottais. Je crois.
Et quitte à être névrosée, je pouvais allégrement accepter de mourir noyée dans ses prunelles argentées qui me couvaient d’une certaine affection. Une affection ? Vraiment ? Je devais rêver. Ou halluciner. Encore. Mais honnêtement, je n’en avais que faire. Il y avait pire comme mort que d’être couvé du regard en recevant des papouilles dans les cheveux. Je pouvais parfaitement m’en accommoder.
Étais-je vraiment en train d’accepter ma propre mort ? Aussi facilement ? Tout cela pour les beaux yeux d’un ange redoutable ?
Il me fallut toutes les forces du monde pour relever une de mes mains et l’approcher de son visage penché sur le mien. Mes doigts effleurèrent sa pommette, il me laissa faire.
– Êtes-vous un ange ?
Je ne pouvais que chuchoter malgré toute l’énergie que je mettais. Comment arrivais-je à parler avec le cou à moitié arraché ?
– Loin de là, murmura-t-il d’une voix de velours, un demi sourire aux lèvres.
– Un prince charmant ?
– Tu divagues.
Peut-être. Sûrement… Qu’importe.
Je laissai retomber ma main. Il l’emprisonna dans la sienne, d’une douceur tout aussi exquise que sa joue. Il m’aida alors à la reposer au sol avec délicatesse en continuant de caresser mon cuir chevelu avec son autre main. J’étais bien. J’étais très bien. Mais de plus en plus paralysée… Je m’en fichais. De toute manière j’allais mourir.
– Veux-tu vraiment mourir ?
Sa voix mélodieuse laissait entendre le doute et la stupéfaction.
Bien sûr que non, je ne voulais pas mourir ! Mais j’étais en train de me vider de mon sang sur la moquette d’une vieille dame dont le corps refroidi me narguait du canapé et avec pour seule compagnie un fantasme digne d’un roman érotique. Sans parler que ce dernier ne se bougeait pas pour appeler les urgences. Que faire ? Avais-je vraiment le choix ?
– Tu as encore le choix. Tu peux vivre si tu le souhaites.
Il faudrait un miracle.
– C’est parfait, je suis disposé à accomplir des miracles.
Je restais subjuguée face aux caresses de son regard de braise, ne pouvant m’empêcher de le contempler.
– Veux-tu vivre ? demanda-t-il à nouveau après un moment de silence.
Je commençai à me sentir lasse et fatiguée. Peut-être que si je fermais les yeux un instant…
– Non ! grogna-t-il d’une tonalité plus sombre.
Il me bouscula suffisamment pour que je réouvre les paupières.
– Maya ! Réponds-moi ! aboya-t-il. Veux-tu vivre ?
Sa voix devint dictatoriale.
– Oui.
Ma réponse prit la forme d’un murmure. Je n’étais pas sûre qu’il l’ait entendue.
– Parfait.
Son sourire m’éblouit.
– Je vais t’aider à vivre mais il y a une contrepartie.
Bien entendu… Rien n’était donné sans rien dans ce monde. Dommage pour lui, je n’avais rien à offrir. Ma seule possession était Picky, mon chat. Et il était mort il y a quelques mois.
Je l’entendis étouffer un rire.
– Ne t’inquiète pas, tu as bien plus à offrir que tu ne le crois. Disons que je te permets de vivre aujourd’hui. Tu seras sur pieds dès demain, aussi éclatante qu’un matin de printemps. En revanche, quand le moment viendra, tu m’appartiendras.
Cette dernière phrase me glaça le sang. Tout du moins, le peu qu’il m’en restait.
– Êtes-vous… le Diable ? bégayai-je dans un souffle.
Un rire mielleux s’échappa de ses lèvres et il secoua la tête.
– Non. Néanmoins, tu as saisi l’idée. Ta vie contre ton âme.
– Je serai à vous ?
– Oui.
Son regard s’embrasa ; je me pétrifiai d’autant plus.
– M’acceptes-tu, Maya ?
J’hésitai. Il se pencha encore plus, son visage à quelques centimètres. Une de ses mains passa à l’arrière de ma nuque pour m’attraper doucement mais fermement. La deuxième vint à son tour caresser ma joue. Ses yeux argentés m’aspirèrent dans un tumulte d’émotions.
– Dis oui, ronronna-t-il. Juste, dis-moi oui. Et tout ira pour le mieux.
Son timbre me berçait de milles promesses. Ses iris m’écrasaient par leur intensité. Une chaleur paisible s’insinuait dans tout mon corps. Pourquoi refuser une telle demande ? Un si doux cadeau ? Le contrat ne me semblait pas si horrible. Pas horrible du tout même. Ses lèvres étaient proches, très proches. Je pouvais sentir son haleine fraîche me caresser. Je voulais l’embrasser. Je voulais lui appartenir. La tentation devenait terrible. Mais j’étais trop faible. Je ne pus que cligner des paupières pour donner mon accord.
– Je sais que tu es fatiguée mais tu dois me répondre de vive voix.
Il avait raison : l’épuisement me terrassait.
– Un dernier effort, s’il te plaît. Pourrais-tu le faire pour moi ?
Les délices de sa voix auraient pu arracher des cris de jouissance à un muet. Je voulais lui faire plaisir. Ardemment. J’ouvris la bouche, rien n’en sortit. Peut-être que c’était un signe ; il valait mieux dormir. Je fermai les yeux.
– Non ! ragea-t-il en me giflant.
La claque que je me pris eut le mérite de me ramener à l’instant présent. Je haletai sous le choc du coup.
– Maya ! Ordonne et j’exécute !
Il m’avait frappée ! Et je devais lui offrir mon âme ? Ma mort imminente sur la moquette me semblait tout d’un coup plus préférable.
– Je suis affreusement navré, s’excusa-t-il avec douceur. Je devais te ramener à la raison.
Ses mercures en fusion m’hypnotisèrent de nouveau par leurs éclats. Les tons d’argent dansaient dans ses iris au rythme des battements de mon cœur. Ils s’enflammaient, s’illuminaient, s’assombrissaient, me plongeaient dans les profondeurs abyssales d’un univers qui m’appelait.
– Concentre-toi, implora-t-il alors avec fermeté. Dis-moi « oui ».
Sa voix se voulait prière, son ordre s’imposait catégorique.
– Oui.
Ce ne fut qu’un souffle, une expiration. Il l’entendit.
Je n’eus pas le temps d’intégrer toute l’ampleur de la situation qu’il colla ses lèvres au miennes et sa langue se faufila de force dans ma bouche, envahissant mon espace de toute sa présence. Encore embrumée, au bord de l’évanouissement, je ne pus vraiment l’apprécier à sa juste valeur. Cependant, je sentis pleinement la douleur lancinante au niveau de ma langue, tout comme le sang qui envahit nos bouches et se mêlait à notre étreinte.
Instinctivement, je cherchai à me défaire de son emprise mais sa poigne était trop forte et mon énergie inexistante. Prisonnière de deux mains de fer, subissant un baiser ensanglanté, je vacillai, sombrant enfin dans l’inconscience tant désirée.